Dans son livre "L'autre Résistance", Gérald SUBERVILLE parle en ces termes des Indochinois de son groupe, qui le suivirent après les F.F.I. :

La section viet du bataillon

"A peine amenée sur ce qu'il est convenu d'appeler "le front", étalé linéairement le long d'une digue qu'une forêt marécageuse séparait du fleuve, la section d'Indochinois se mit avec ardeur à jouer de la pelle pour enterrer les positions. Anciens travailleurs des chantiers Todt de Bédarieux ....., nos "Viets" étaient décidément la perle de l'unité. A Béziers déjà, dans la vie de caserne des lendemains de maquis, ils avaient été le ciment du bataillon. C'est que pour les maquisards héraultais, la tentation était vive de sauter le mur, et nos héros se pliaient fort mal aux obligations de la vie de caserne. Pourtant, les bâtiments étaient toujours propres, la garde bien assurée, les corvées exécutées : tout cela, c'étaient les Indochinois qui s'en chargeaient. Discrets, serviables, les Viets étaient manifestement d'un niveau politique très supérieur à leurs camarades. Je les avais entendu invités à se choisir eux-mêmes leurs chefs de groupe et leur lieutenant. Après quoi, ils s'arrageaient pour devenir tout à fait indispensables..... tout en ne faisant jamais parler d'eux. Pas un de nos gars n'eut jamais avec les Viets le plus léger différend, et ils avaient acquis la plus haute estime de tous. Leur présence parmi nous et leur attitude exemplaire, étaient évidemment dictées par la volonté de conquérir des sympathies populaires en France, pour leur propre cause nationale et révolutionnaire. Mais c'est précisément ce que ne pouvait souffrir le commandement d'une armée française que ses chefs destinaient et préparaient déjà à la guerre contre l'Indochine. Voilà pourquoi je fus convoqué au Quartier Général de la Première Armée, où DE LATTRE régnait sur un univers de "naphtalinards".

Jamais un "Annamite" ne fera un guerrier

On m'introduisit auprès d'un colonel de la coloniale, chef de l'un des bureaux de l'Etat-Major, un sanguin que l'Armée et le pastis avaient tenu en bonne forme. Sans doute nous arrivait-il de quelque brousse via Alger. Et aussitôt de s'indigner : "Quoi ! des Indochinois sur le front ! Vous allez les démobiliser immédiatement !" Evidemment je m'y refusais, aussi poliment que j'en étais capable, expliquant pourquoi nous avions confiance en ces hommes. Le colonel éclata : "Mais, malheureux ! Vous n'y connaissez rien, vous ! Des gens comme vous nous ficheraient l'Empire en l'air ! Et vous leur payez la même solde qu'aux soldats français ?" Là, il s'étrangla, le colonel. Pourtant, il finit par s'émouvoir quelque peu de mon désespoir. Car je savais que cette fois, il allait falloir éxécuter cet ordre monstrueux. Et je devinais trop les rééls mobiles ..... Alors, pour me consoler, le colon se fit paternel : "Les Annamites sont bons pour faire des infirmiers. Tout le monde sait cela à la colonie. Jamais un Annamite ne sera capable de faire la guerre !" Quand nos Indochinois partirent, après un meeting du bataillon, les gars de l'Hérault pleuraient d'émotion. Ils firent une haie d'honneur jusqu'au camion qui allait les déménager, et ils leur présentèrent les armes.