LES RAPATRIEMENTS
Rapatriements de 1941 Après la signature de l'Armistice, la raison de la présence des Travailleurs coloniaux sur le territoire métropolitain disparait avec l'arrêt des productions de guerre. En vue de leur retour lesTravailleurs Indochinois furent regroupés dans la zone sud où la plupart d'entre eux se trouvèrent au chômage. Un plan de rapatriement fut adopté en vertu duquel les compagnies seraient renvoyées en Indochine dans le même ordre que celui de leur arrivée.
Les premiers départs eurent lieu en janvier 1941 par la route Marseille-Dakar-Diego Suarez-Saïgon.et se firent lentement car l'envoi de troupes pour protéger l'Indochine, contre les visées siamoises en particulier, et le rapatriement des tirailleurs indochinois et malgaches était prioritaire. En treize bateaux, 4 434 travailleurs seulement purent être embarqués (à titre de comparaison, quinze navires avaient suffi pour acheminer 19 362 hommes lors du voyage aller).
. les navires
Rapatriement des Travailleurs Indochinois en 1941 au départ de Marseille22/01/1941 ERIDAN 10/02/1941 LORROIS 20/02/1941 CHENONCEAUX 19/03/1941 DUPLEX 25/03/1941 COMPIEGNE 01/04/1941 SAGITTAIRE 11/04/1941 ST LOUBERT BIE 19/04/1941 LE CONTE DE L'ISLE 04/05/1941 CAP TOURANE 22/05/1941 CAP VARELA 14/06/1941 CAP PADARAN 10/07/1941 VILLE DE VERDUN 12/09/1941 ERIDAN
. les traversées de retourSi la plupart des convois arrivèrent à bon port, le "Saint Loubert Bie" sera arraisonné par la marine britannique au large du Cap et ses travailleurs des 5ème, 6ème et 7ème compagnies durent y débarquer avant de rejoindre Madagascar en juillet 1943. Quant à "l'Eridan", lors de son second voyage, il fut contraint de faire demi-tour, ses travailleurs posant le pied à Oran en décembre 1941.
Un fait retient l'attention : le nombre de décès lors de ces rapatriements atteint le chiffre de 56. Pour quelles raisons ? Comme nous n'avons pas d'informations relatives à des morts par faits de guerre, on doit donc considérer que ces disparitions sont les conséquences d'un état de santé particulièrement dégradé au départ de France.
A ce moment il restait en France 15 000 travailleurs indochinois, répartis en 60 compagnies.
Les rapatriements définitifs d'après-guerre Lors du rétablissement des relations maritimes avec l'Indochine en octobre 1945, le rapatriement des Travailleurs Indochinois n'est pas envisagé immédiatement. On peut penser que deux facteurs en sont la cause :
-La priorité est à la reconquête militaire de la colonie. L'envoi de troupes est donc jugé plus urgent. On remarquera à ce propos que les autorités françaises comptaient au moins sur certains Travailleurs car nous avons retrouvé trace de l'envoi à Calcutta, sous l'égide de la D.G.E.R. (Direction Générale des Etudes et Recherches), de vingt sept Travailleurs en vue de les parachuter en Indochine dans le cadre de la lutte contre les Japonais.
- les prisonniers ne sont pas tous de retour et les besoins en main-d'oeuvre sont grands.
C'est au début de l'année 1946 que l'opération rapatriement est lancée. En premier lieu, il est constitué une Base de Débarquement des Travailleurs Indochinois (BDTI) à Cap St Jacques sous l'autorité du Lt Colonel DEBARGE. Elle est chargée de recevoir les Travailleurs, de liquider les formalités administratives (versement des salaires et primes, change francs/piastres, déréquisition) et d'organiser leur mise en route vers leurs provinces d'origine.
Un ordre prioritaire est établi. Les premiers à bénéficier de ces opérations, sont une cinquantaine de Cambodgiens réclamés par le Prince SISOVATH YOUTEVONG et qui embarquent le 23 mars 1946 à bord du Maréchal Joffre .
Viennent ensuite des rapatriements, en petits groupes, de travailleurs "prioritaires", malades ou âgés.
C'est très lentement, pour ne dire plus, que les retours ont lieu, puisque seulement 1100 Travailleurs quitteront la Métropole en 1946 alors que lors de l'installation de la BDTI, les autorités tablaient sur un flux de 2500 passages par semestre avec un doublement "si possibilité de transport direct sur Tourane ou Haïphong ou transbordement en rade de Cap Saint Jacques".
L'année 1947 sera quant à elle pratiquement vierge de rapatriements.
. Que s'est-il donc passé ?
L'opération, lancée au printemps 1946, semblait partie pour se dérouler selon les prévisions. Lors du séjour du Président HO CHI MINH à Paris à l'occasion de la Conférence de Fontainebleau, il avait rencontré à ce sujet les Responsables français et écrivait le 24 juillet :
"Travailleurs, mes chers compatriotes.
En accord avec les représentants du Gouvernement Français concernant votre rapatriement il est décidé comme suit :
1) Tous, vous devrez être vaccinés contre les maladies épidémiques.
2) Vous serez sous les ordres de vos délégués élus par vous.
3) Vous serez considérer à bord, dans les mêmes conditions de vie que les autres passagers.
4) Vous avez le droit d'emporter avec vous 50 kilos de bagages, sans compter le poids des accessoires et outils professionnels pour lesquels vous bénéficierez de la franchise des Douanes.
5) Vous toucherez chacun : avant le départ, le pécule et pendant la traversée, votre allocation journalière par grade, plus une indemnité journalière uniforme de 60 f. payées à l'arrivée avant le débarquement."
C'est pourtant dans un contexte de grande incertitude que vont s'inscrire ces retours.
Les évènements qui se produisent dans la colonie monopolisent sans doute les moyens de transport, mais l'agitation qui sévit dans les camps de Travailleurs en France et surtout peut être la politisation de plus en plus importante de ces derniers conduit-elle les autorités à hésiter entre le renvoi de ces hommes chez eux, au risque qu'ils constituent un appoint aux "rebelles", et le prolongement de leur maintien en Métropole.
Cette valse hésitation durera jusqu'à mi 1948 attisant encore le mécontentement d'hommes loin de leur pays depuis bientôt dix ans.
. 1948-1950 : les gros rapatriements
C'est à partir du milieu de l'année 1948 qu'ont enfin lieu des rapatriements de groupes importants et ceci de façon régulière. Il apparaît qu'à ce moment le Gouvernement se soit résolu à les renvoyer en commençant par ceux qui sont jugés inoffensifs (malades), ou favorables (Cochinchinois, caodaistes). En même temps, les plus opposants d'entre eux sont "rapatriés" mais regroupés dans des camps-prisons en zones controlées.
Les principaux navires arrivés à la Base de Débarquement des Travailleurs Indochinois(Tableau non exhaustif, recherches en cours) Navire Date de départ Date d'arrivée Effectif ObservationMaréchal Joffre 23/03/1946 28/04/1946 50Cambodgiens 6interprètes Cap St Jacques 25/05/1946 14/07/1946 18Sanitaires venus de Caïs Pasteur 14/09/1946 30/09/1946 100Sanitaires et âgés Chantilly 02/08/1946 13/11/1946 209Prioritaires et grands malades Maréchal Joffre 05/11/1946 29/11/1946 133Prioritaires et sanitaires Félix Roussel 26/11/1946 23/12/1946 275Prioritaires Champollion 17/12/1946 12/01/1947 307Prioritaires Maréchal Joffre 06/05/1947 31/05/1947 1Cambodgien Athos 03/06/1947 27/06/1947 1Cambodgien Félix Roussel 21/08/1947 12/09/1947 1Calais 24/02/1948 27/03/1948 103Sanitaires 127Internés de Bias Félix Roussel 25/03/1948 21/04/1947 3Chantilly 13/04/1948 14/05/1948 202Maréchal Joffre 05/05/1948 04/06/1948 1Champollion 27/07/1948 22/08/1948 3Saint Nazaire 25/07/1948 24/08/1948 512Chantilly 28/08/1948 27/09/1948 92Vercors 08/09/1948 10/10/1948 675Oyonnax 03/10/1948 04/11/1948 543Pasteur 23/10/1948 10/11/1948 10Ste Mère Eglise 22/10/1948 22/11/1948 542Calais 16/12/1948 17/01/1949 504Chantilly 22/01/1949 24/02/1949 64Courseulles 26/02/1949 30/03/1949 645Yang Tsé 21/03/1949 22/04/1949 599Champollion 18/03/1949 11/04/1949 1Chantilly 18/05/1949 19/06/1949 69Chantilly 12/09/1949 12/10/1949 79Beauvais 29/10/1949 14/12/1949 548Andre Lebon 28/11/1949 24/12/1949 370Maréchal Joffre 06/12/1949 03/01/1950 610Yang Tsé 06/01/1950 08/02/1950 601Lyon 14/01/1950 20/02/1950 632Chantilly 12/01/1950 14/02/1950 40Andre Lebon 04/03/1950 30/03/1950 1avec épouse et 4 enfants Sontay 04/03/1950 08/04/1950 581Chantilly 22/04/1950 25/05/1950 30La Marseillaise 05/05/1950 23/05/1950 1Zan 47 Athos 09/05/1950 03/06/1950 705Cap Tourane 24/05/1950 25/06/1950 408Champollion 05/07/1950 28/07/1950 102Chantilly 11/08/1950 09/09/1950 8Cap Tourane oct-50 13Chantilly déc-50 6
La BDTI est dissoute le 30 septembre 1950. A compter de ce jour, ceux des Travailleurs isolés restés en France en situation de levée de réquisition bénéficient encore pendant deux ans de la gratuité du rapatriement.
Quelques uns partirent donc jusqu'à fin 1952, voire un peu plus tard.
![]()
Une arrivée sous le signe de la méfiance
Le régime de rapatriement des Travailleurs Indochinois a été fixé par instruction interministérielle n° 10.096/DTI/CAB du 26 août 1946. A l'embarquement, les travailleurs devaient recevoir un trousseau neuf et toucher le solde du Compte Dépôt Piastres (en francs).
Au débarquement, les principales opérations étaient les suivantes :
. fouille des bagages, par des Gardes Républicains puis, à la suite de plaintes, par des douaniers,
. échange des francs détenus contre des piastres,
. levée de réquisition définitive,
. versement d'une prime de déréquisition de 65 piastres,
. versement d'une prime de congés payés de trois mois de 450 piastres,
. versement d'une prime de frais de route pour dix jours de 750 piastres
La majorité des rapatriés a touché la terre natale au Cap St Jacques.
Ceux de Cochinchine et de l'Annam méridional ont été autorisés à rejoindre leurs provinces. Certaines routes s'avérant peu sûres, des avisos et des dragueurs furent quelquefois sollicités pour les déposer près de leur village.
Puis,
"par suite des évènements du Tonkin et du Nord Annam, l'acheminement des travailleurs sur leur province d'origine a été suspendu. Seuls les Cochinchinois ont été déréquisitionnés ……"
Après transbordement ou mise en subsistance plus ou moins longue, une partie d'entre, eux originaires des provinces du nord, a été réacheminée, au gré de la situation militaire du moment, et avec précautions, sur les ports de Tourane et de Haïphong.
Extrait de consignes secrètes concernant la conduite à tenir à l'égard d'un détachement de 386 travailleurs indochinois embarqués au Cap Saint Jacques le 17 novembre 1948 sur le paquebot St Michel à destination de Tourane et Haïphong :
"la levée de réquisiton définitive ne sera prononcée qu'à l'arrivée dans les ports, interdire toute brimades, réduire les relations avec les autres passagers, . ne pas accepter d'entrer en relation avec des délégués élus. Au contraire, désigner d'office des responsables, choisis parmi les interprètes."
Des notes de 1951, donc à un moment où la plupart des travailleurs sont rentrés, constatent "qu'il y aurait intérêt à maintenir les travailleurs indochinois rapatriés dans les zones contrôlées" et que se pose la "question de l'opportunité du retour dans leur village des O.N.S. originaires des régions incontrôlées", "susceptibles de constituer un appoint non négligeable pour les rebelles".
De fait, il a déjà été constaté des ralliements. Par exemple une note émanant du Commissaire de la République de Nha Trang le 9 avril 1948 indiquait que dans la nuit du 30 au 31mars, et dans celle du 31 mars au 1er avril, 56 travailleurs sont passés au Vietminh.
Les mesures d'accueil
On remarque que dès 1943, le souci de préparer le retour des travailleurs était présent dans l'esprit des autorités. Ainsi dans un arrêté du 31 janvier signé de l'Amiral Decoux, pris en vue de faciliter l'accès aux emplois administratif de secrétaires et dactylos, la limite d'âge pour postuler est repoussée de 3 ans plus d'un nombre d'années égal à la durée du séjour en métropole.
Plus tard en Cochinchine, est institué par arrêté du 4 janvier 1946, un Comité pour le reclassement des Cochinchinois (travailleurs et tirailleurs) rapatriés de France. Des mesures particulières sont prises telles que :
. une exemption de charges fiscales et cantonnales pendant un an,
. la distribution de parts de công-diên,
. la mise à disposition de terres domaniales d'un maximum de dix hectares,
. un accès aux emplois publics facilité.On peut cependant s'interroger sur l'efficacité réelle de certaines mesures au vu, par exemple, d'une note du 20 janvier 1951qui demande de "rechercher une solution pratique" aux difficultés que rencontrent d'anciens tirailleurs ou travailleurs qui postulent à un emploi civil dans l'armée ou dans l'Administration, pour constituer leur dossier réglementaire d'engagement dans les cadres du personnel civil.
De même, nous n'avons pas, pour l'instant de renseignements précis sur le nombre d'anciens travailleurs qui ont bénéficié des mesures de réinsertion mentionnées.
L'intégration des Travailleurs Indochinois restés en France